Entre statu quo et libéralisation du secteur : qu’en retirerait réellement l’économie congolaise ?
Par Nathan Mambo Kinsengwa, Economiste, Auteur, Editeur
Ces derniers jours, les réseaux sociaux congolais sont pris d’assaut par des centaines de citoyens qui dénoncent la qualité de la desserte en électricité à Kinshasa : coupures intempestives, alimentation irrégulière, difficultés d’accès à l’énergie et conséquences sur les activités économiques. Les préoccupations exprimées par la population traduisent un malaise qui dépasse largement le simple inconfort domestique. Derrière ces plaintes, je pense qu’on devrait se poser les vraies questions sur la capacité de nos infrastructures énergétiques à répondre aux besoins d’une population en croissance constante.
Et l’électricité n’est pas le seul problème auquel les Kinois sont confrontés. L’accès à l’eau potable demeure, lui aussi, une préoccupation majeure pour de nombreux ménages. Les difficultés rencontrées dans ces deux secteurs affectent directement la productivité des entreprises, la scolarité des enfants, le fonctionnement des établissements de santé et le quotidien de citoyens Congolais.
Et si notre attitude se penchait, non seulement sur l’indignation pour ces dysfonctionnements, mais aussi sur la réflexion, l’analyse et la recherche de solutions structurelles. Car une nation ne se développe pas uniquement en dénonçant ses problèmes, elle se développe surtout lorsqu’elle transforme ces problèmes en opportunités de création de richesses.
Thomas Edison, célèbre inventeur américain disait que « très souvent, les gens manquent une opportunité parce que, quand elle se présente, elle est souvent vêtue d’une salopette et ressemble à des problèmes ». Nos difficultés quotidiennes peuvent donc devenir le point de départ d’une transformation, à condition d’avoir le courage de remettre en question les mécanismes qui ne produisent plus les résultats attendus.
Dans cet élan d’idée, je pense humblement que la libéralisation effective des secteurs de l’électricité et de l’eau en République démocratique du Congo mérite une réflexion sérieuse et orientée vers l’intérêt général.
La SNEL face au déséquilibre entre l’offre et de la demande
Pour ceux qui ne sont pas économistes, la notion d’équilibre ou de déséquilibre entre l’offre et la demande trouve son origine dans les fondements de la théorie économique classique, notamment dans les travaux d’Adam Smith, considéré comme l’un des pères de l’économie moderne, puis dans les développements de l’économie néoclassique.
Cette théorie repose sur une loi connue de tous du monde des économistes : l’offre représente la quantité d’un bien ou d’un service que les producteurs sont disposés à mettre sur le marché, tandis que la demande désigne la quantité que les consommateurs souhaitent acquérir.
Cette loi stipule que, toutes choses étant égales par ailleurs, lorsque la demande dépasse l’offre disponible, un déséquilibre apparaît (susceptible d’entraîner une hausse des prix ou une insuffisance de l’approvisionnement). Inversement, lorsque l’offre dépasse la demande, un excédent se forme.
Appliqué au secteur de l’électricité en RDC, ce principe permet de comprendre que si les besoins énergétiques de la population et des entreprises augmentent plus rapidement que les capacités de production, de transport et de distribution, le système va peiner à satisfaire l’ensemble des consommateurs. La réponse économiquement rationnelle consisterait donc à agir sur les facteurs qui limitent l’offre.
Selon les propos rapportés dans une courte interview de l’ancien Directeur Général de la Société nationale d’électricité (SNEL), Monsieur Georges Bakaly Sembe, l’une des difficultés majeures de l’entreprise se trouverait dans l’insuffisance de sa capacité de production par rapport aux besoins de la population.
La véritable question à se poser à ce stade, serait donc de savoir comment espérer une amélioration durable de la desserte si les capacités de production, de transport et de distribution ne progressent pas au rythme de la demande ?
Economiste que je suis, je pense qu’il serait réducteur d’attribuer l’ensemble des difficultés de la SNEL à la seule insuffisance de production. Il faut y associer également le vieillissement de certaines infrastructures, les besoins de maintenance, les contraintes financières et bien d’autres éléments. Néanmoins, l’insuffisance de l’offre constitue une réalité directement perceptible du problème et appelle une réponse à la hauteur des ambitions économiques du pays.
Solution : libéraliser le secteur pour produire davantage et stimuler la concurrence
La libéralisation ne signifierait pas nécessairement la vente de la SNEL à des intérêts privés, ni le retrait de l’État de ses responsabilités. Elle consisterait plutôt à permettre à plusieurs opérateurs, publics et privés, d’intervenir dans un cadre juridique clair et transparent, sous la supervision d’autorités de régulation compétentes que notre pays mettra en place.
D’ailleurs, la RDC a déjà posé les fondements juridiques de cette ouverture à travers la loi n° 15/026 du 31 décembre 2015 relative au secteur de l’eau, ouvre déjà la possibilité d’impliquer des opérateurs privés dans le service public de l’eau, notamment à travers des contrats de gestion, l’affermage et la concession.
Pourquoi ne pas accélérer cette loi pour le secteur de l’électricité, en facilitant l’entrée de producteurs privés, en encourageant les investissements dans les centrales hydroélectriques, et autres sources d’énergie puis en organisant une concurrence saine entre les différents opérateurs ? Une telle évolution pourrait produire deux effets complémentaires.
Premièrement : elle permettrait d’accroître les capacités de production en mobilisant des capitaux que l’État ne peut pas toujours engager seul, compte tenu de ses nombreuses priorités budgétaires.
Deuxièmement : elle favoriserait une émulation entre opérateurs, chacun étant incité à améliorer ses performances, à maîtriser ses coûts, à investir dans la technologie et à proposer un service plus fiable.
C’est vrai, la concurrence ne garantit pas automatiquement un meilleur service. Dans un secteur aussi stratégique, elle doit être organisée et régulée avec rigueur. Toutefois, lorsque plusieurs producteurs peuvent investir, fournir de l’énergie et répondre à des besoins clairement identifiés, le pays disposera davantage de possibilités pour combler son déficit énergétique.
Il faut néanmoins reconnaître que la production supplémentaire ne suffira pas à elle seule. Des réseaux de transport et de distribution performants, des mécanismes de paiement fiables, une tarification économiquement et des investissements dans la maintenance seront indispensables pour que l’électricité produite parvienne effectivement aux consommateurs.
Le potentiel énergétique congolais : un avantage stratégique encore sous-exploité mais dont les retombées pourraient être considérables
La République démocratique du Congo possède un potentiel hydroélectrique considérable, auquel s’ajoutent des ressources solaires et d’autres possibilités de production énergétique. Ce potentiel représente un avantage comparatif majeur pour une économie qui aspire à l’industrialisation et à la transformation locale de ses ressources naturelles.
La RDC ne devrait pas uniquement chercher à produire suffisamment d’électricité pour ses besoins immédiats. Elle devrait également réfléchir à la manière de devenir un acteur énergétique de premier plan sur le continent africain.
En effet, une exploitation de son potentiel pourrait contribuer à alimenter les ménages, les industries, les exploitations agricoles, les infrastructures numériques, les établissements de santé et les établissements scolaires. Elle permettrait également de soutenir l’émergence de nouvelles activités industrielles, notamment dans la transformation des minerais, la production manufacturière, la chaîne du froid et les services technologiques.
À plus long terme, le développement de capacités de production excédentaires, associé à des infrastructures de transport appropriées et à des accords commerciaux solides, pourrait renforcer les exportations d’électricité vers les marchés régionaux. Les retombées seraient donc considérables : recettes d’exportation, amélioration de la balance des paiements, attractivité pour les investisseurs et création de valeur ajoutée locale.
L’électricité cesserait alors d’être uniquement un service dont la population déplore l’insuffisance pour devenir un véritable moteur de compétitivité, d’industrialisation et de souveraineté économique.
L’expérience sous d’autres cieux démontre que l’ouverture du secteur de l’électricité à la concurrence peut constituer un levier de transformation économique, à condition d’être accompagnée d’une bonne régulation et d’investissements suffisants.
Aux États-Unis, la restructuration du marché électrique, engagée notamment dans les années 1990, a permis à plusieurs États, dont le Texas, de favoriser la concurrence entre producteurs et fournisseurs d’électricité. Des entreprises comme NRG Energy, Vistra et Constellation Energy évoluent ainsi dans un environnement où plusieurs acteurs peuvent produire et commercialiser l’électricité, tandis que les réseaux demeurent soumis à des règles spécifiques de gestion et de régulation. Toutefois, le modèle américain varie considérablement d’un État à l’autre.
En France, le marché de l’électricité a été progressivement ouvert à la concurrence, avec une ouverture complète de la fourniture aux consommateurs à partir du 1er juillet 2007. Aux côtés de l’opérateur historique Électricité de France (EDF), des fournisseurs tels qu’Engie, TotalEnergies, EnercoopetEkwateur proposent désormais différentes offres aux particuliers et aux entreprises. Parallèlement, le transport de l’électricité est assuré principalement par RTE (Réseau de Transport d’Électricité), tandis que sa distribution relève notamment d’Enedis.
La RDC pourrait s’inspirer de certains mécanismes de concurrence pour attirer davantage de capitaux, stimuler la production et diversifier les fournisseurs, sans pour autant reproduire mécaniquement des modèles étrangers. L’objectif devrait être de construire un système adapté aux réalités congolaises, dans lequel les investissements privés complètent les efforts publics, où les réseaux sont modernisés et où une bonne régulation veille à la qualité du service, à l’équité tarifaire et à la protection des consommateurs.
Des emplois, des recettes publiques supplémentaires et de nouvelles compétences pour les Congolais
L’un des principaux avantages d’une ouverture maîtrisée des secteurs de l’électricité résiderait dans ses effets potentiels sur l’emploi.
En effet, la construction de centrales électriques, l’installation de réseaux, la maintenance des équipements et le développement des systèmes de facturation nécessitent une main-d’œuvre diversifiée : ingénieurs, techniciens, économistes, financiers, juristes, informaticiens, ouvriers spécialisés, agents commerciaux et personnels administratifs.
L’arrivée de nouveaux opérateurs pourrait ainsi stimuler l’emploi direct, mais aussi l’emploi indirect à travers la sous-traitance, les entreprises de construction, les fournisseurs d’équipements, les bureaux d’études, les sociétés de maintenance et les prestataires de services.
Pour les jeunes Congolais, cette dynamique représenterait une possibilité d’acquérir des compétences techniques, de se spécialiser dans ces métiers et de participer à la transformation économique de leur pays.
L’État pourrait également en tirer des recettes supplémentaires. En effet, les activités économiques générées contribueraient, selon les régimes applicables, aux recettes fiscales, aux droits et redevances, aux cotisations sociales et aux autres prélèvements prévus par la législation.
À ces recettes s’ajouteraient les revenus potentiels des autorisations, des participations publiques et des exportations d’énergie. Les nouveaux travailleurs contribueraient eux aussi à l’élargissement de l’assiette fiscale et sociale, tandis que l’augmentation de l’activité économique pourrait stimuler la consommation et l’investissement.
Il serait toutefois imprudent de considérer ces retombées comme automatiques. Elles dépendraient notamment du volume des investissements, du respect des obligations fiscales, de la qualité des contrats, de la rentabilité des projets et de la capacité de l’État à faire appliquer les règles.
L’État doit évoluer… de l’opérateur ‘’dominant’’ au régulateur ‘’stratège’’s
Une réforme sérieuse ne pourrait se limiter à autoriser l’arrivée de nouveaux investisseurs. Elle devra aussi s’accompagner d’une transformation du rôle de l’État.
En effet, dans un système où plusieurs opérateurs interviennent, les pouvoirs publics doivent disposer d’institutions capables de contrôler les normes techniques, de vérifier la qualité des services, de prévenir les abus de position dominante, de protéger les consommateurs et de sanctionner les manquements contractuels.
Cela implique de renforcer les autorités de régulation, de développer les mécanismes d’audit, d’améliorer la transparence et d’assurer une surveillance rigoureuse des engagements pris par les opérateurs.
L’État pourrait ainsi concentrer davantage ses efforts sur la planification stratégique, l’équité territoriale, le contrôle de la qualité, la protection de l’environnement et l’accès aux services essentiels dans les zones que le marché dessert difficilement.
Ce changement de perspective ne constitue pas un affaiblissement de l’État. Il peut, au contraire, représenter une évolution vers un État plus efficace, capable d’orienter les investissements, de garantir l’intérêt général et de faire respecter les règles sans devoir nécessairement financer et exploiter seul toutes les infrastructures.
Des capitaux étrangers oui, mais avec une participation congolaise ‘’significative’’
Pour réussir cette transformation, la RDC aura probablement besoin de capitaux, de technologies et d’expertises provenant de partenaires internationaux. Cependant, attirer les investissements étrangers ne doit pas signifier renoncer à la participation économique des Congolais.
Il serait judicieux de favoriser, lorsque cela est économiquement viable, des structures de financement associant investisseurs internationaux, entrepreneurs congolais, institutions financières nationales, fonds d’investissement et autres acteurs locaux.
Des mécanismes adaptés pourraient permettre aux investisseurs congolais de participer au capital des entreprises, tandis que les partenaires étrangers apporteraient une partie du financement, des technologies et de l’expérience nécessaires à la réalisation des projets.
Cette participation pourrait favoriser la conservation d’une partie des dividendes dans l’économie congolaise, le développement de compétences locales, la formation des ingénieurs et des techniciens, ainsi que l’émergence d’entreprises congolaises capables de concevoir, construire et exploiter des infrastructures modernes.
Le monde évolue… Nous devons évoluer avec lui. Les Congolais ne doivent plus seulement être des consommateurs d’électricité, ni uniquement des employés dans les entreprises du secteur. Ils doivent également pouvoir devenir investisseurs, actionnaires, concepteurs, dirigeants et propriétaires d’une part significative de la valeur créée.
Le génie congolais doit rester au cœur de cette transformation. Les partenariats internationaux devraient être conçus comme des instruments de transfert de compétences, de maîtrise technologique et de développement industriel, et non comme des mécanismes de dépendance permanente.
Les conditions d’une libéralisation réussie
Il serait intellectuellement malhonnête de présenter la libéralisation comme une solution miraculeuse. Une ouverture mal préparée peut engendrer des monopoles privés, des tarifs excessifs, des contrats déséquilibrés, une concentration des investissements dans les zones les plus rentables et une exclusion accrue des ménages les plus modestes.
C’est pourquoi plusieurs conditions doivent accompagner cette réforme : Premièrement, les règles de concurrence doivent être claires et appliquées de manière impartiale. Deuxièmement, les contrats doivent définir précisément les obligations d’investissement, les niveaux de service attendus, les mécanismes de contrôle et les sanctions applicables en cas de défaillance. Troisièmement, la politique tarifaire doit concilier la viabilité financière des opérateurs et la capacité de paiement des ménages.
Quatrièmement, les pouvoirs publics doivent prévoir des mécanismes permettant de soutenir les populations vulnérables et de favoriser l’accès aux services dans les zones rurales, périurbaines et défavorisées. Cinquièmement, les entreprises publiques doivent pouvoir se moderniser et rivaliser dans un environnement où la performance, la transparence et la qualité du service sont valorisées.
Enfin, les intérêts du pays, la protection des ressources hydriques, la sécurité énergétique et la souveraineté nationale doivent demeurer au centre des décisions.
Une libéralisation réussie ne se mesurera donc pas au nombre d’entreprises privées autorisées à intervenir, mais à sa capacité à améliorer concrètement la qualité du service, à élargir l’accès à l’électricité et à réduire les pertes, à attirer les investissements et à produire des bénéfices durables pour l’ensemble de la société.
Les difficultés observées dans le secteur de l’électricité en RDC doivent nous conduire à dépasser les réactions de frustration pour engager une réflexion orientée beaucoup plus sur l’organisation de ce service de l’Etat et les moyens de le rendre plus efficace.
Le maintien du statu quo n’est pas une fatalité. La libéralisation du secteur n’est pas non plus une réponse dont les résultats attendus seront automatiques. Mais entre les deux, je crois sincèrement que la dernière option mérite d’être étudiée avec beaucoup de sérieux.
